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EXTRAITS DES BULLETINS 2006 DE L'ASSOCIATION


• N° 13 : La culture de la wède, le pastel, au voisinage de Béthune
• N° 13 : Seize lustres plus tôt….
• N° 15 : De la mélancolie
• N° 15 : Les grandes invasions



La culture de la wède, le pastel, au voisinage de Béthune

wede

Connu en France sous le nom de « guède » et de « wède » en Picardie, le pastel est une crucifère, « l’Isatis tinctoria », qui se contente de tous les terrains. Semée en février ou mars, elle atteint un mètre de hauteur et donne des fleurs jaunes. Ce sont les feuilles qui étaient cueillies à quatre ou cinq reprises, de juin à novembre, pour la confection de la teinture bleue.

Les feuilles récoltées, séchées incomplètement, étaient broyées dans un moulin à wède par le mouvement circulaire d’une meule verticale actionnée le plus souvent par un cheval.

La pâte obtenue était soumise à fermentation avec mouillage et pétrissage puis agglomérée, à la main surtout, en boules nommées coques, coccas en langue d’oc, qui ont donné naissance au terme « pays de cocagne » en Languedoc, en raison du gros rapport que procurait la fabrication de la teinture obtenue après diverses opérations de fermentation et de stockage alternées des coques ou tourteaux, finalement récupérées en tonneaux.

Les teinturiers, dits guéderons, préparaient alors la teinture.

cocagne moulin


Bernard Ghienne, dans le numéro 24 de la revue Gauhéria (1991), donne le détail de toutes les opérations, des semailles à la teinture. Il attribue le nom d’un lieu-dit de Souchez, le « Mont de Cocal », à la wède par similitude au mot Cocagne.
À la suite de recherches sur les différents villages de la région de Béthune, j’ai pu constater l’exploitation de la wède dès la fin du 13ème siècle et la fréquence des moulins.
Les premiers documents concernent la confiscation de la wède par les officiers royaux à la suite de l’interdiction du commerce avec la Flandre en 1297 : 40 barils pris à Vermelles, Mazingarbe, … sont confisqués.
Plusieurs localités des environs possèdent un ou plusieurs moulins à wède.
En 1395, le meunier de Beuvry est condamné à une amende pour avoir fait déborder ses lavoirs sur le chemin du seigneur.
Au 16ème et 17ème siècle, Mazingarbe compte trois moulins, deux sur le domaine de Marchiennes, seigneur du lieu, appartenant aux pauvres. Ceux-ci devaient entretenir les lavoirs et puits, livrer les seaux, cordes et claies. Les manants étaient tenus d’y faire moudre leur wède et la communauté devait payer 6 chapons de redevance au bailliage de Lens. Le troisième était situé sur la seigneurie du Sauchoy.
À Vermelles, il s’agissait d’un moulin à eau signalé dans le dessin des albums de Croÿ en 1610.
Possédaient également un moulin appartenant aux pauvres : Sailly-Labourse, Labourse (fin 16ème siècle), Cuinchy (1608), Haisnes-les-La Bassée (1431), Vaudricourt, Noeux, tous dans un petit secteur, ce qui suppose que le dépouillement de terriers et de dénombrements permettrait d’élargir fortement la zone d’implantation des moulins.

Dans le Nord de la France, Amiens paraît avoir été le grand centre commercial du pastel. Des wédiers ont offert un ensemble sculptural à la cathédrale, face sud, représentant Saint- Nicolas, leur patron, deux wédiers derrière leur cuve et les deux donateurs agenouillés.

amiens

La culture de la wède dépérit au 17ème siècle et ne dépasse guère le début du 18ème. L’indigo provenant des Indes prend la relève, non pour une qualité tinctoriale meilleure, mais en raison d’un prix meilleur marché.

Albert BOURGEOIS

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Seize lustres plus tôt….
"Emprunté" à « La Voix du Nord », 8 avril 1982

« Empruntons notre machine à remonter le temps et réglons le cadran pour retomber il y a seize lustres, soit 80 ans en arrière. Nous sommes à Béthune en 1902, et voici quelques détails sur nos ancêtres….
Les transports ne sont pas encore tels que nous les connaissons en 1982. il faut beaucoup marcher. Rien d’étonnant donc à voir que 53 cordonniers sont nécessaires pour réparer toutes les chaussures.
La mode, elle, est éternelle. La Béthunoise coquette a le choix en ville, entre 13 boutiques de mode, 36 couturières, 27 mercières, 21 magasins de tissus et nouveautés et pas moins de 20 bonneteries. Pour les maris, le couvre-chef faisant l’homme, 7 chapeliers tiennent boutique à Béthune.
Ces maris justement on les voit beaucoup dans les débits de boissons : 6 brasseurs sont nécessaires pour approvisionner 14 cafetiers et … 267 estaminets, soit un total de 281 établissements où se désaltérer sans compter les 21 auberges !
Mieux vaut manger un morceau avant de repartir. Béthune cité gastronomique nous permet d’exercer notre choix entre 4 marchands d’escargots. À en baver d’envie… Tandis que 24 épiciers en font autant en attendant notre visite.
À ce rythme, l’indigestion nous guette. Rendons-nous vite chez l’un des 8 médecins béthunois avant d’aller quérir la potion salvatrice chez l’un des 6 pharmaciens. Si votre animal favori est malade lui aussi, adressez-vous à l’un des 3 vétérinaires qui desservent les 60 agriculteurs de la ville…
Par contre, si vous avez abusé des sucreries, tant pis pour vous, vous risquez de garder un moment votre mal de dents : il n’y a qu’un dentiste.

Tout compte fait, on est mieux en 1982, vite, le voyage du retour. »

A simple titre de comparaison, les chiffres relevés en 2002 (soit vingt lustres plus tard) :

Cordonniers
2
Boutiques de mode féminine
32
Couturières
0
Merceries
2
Bonneteries
0
Chapeliers
1
Brasseries
0
Cafés
46
Restaurants
28
Marchands d'escargots
0
Epiceries
1
Médecins généralistes
32
Médecins spécialistes
84
Pharmacies
13
Dentistes
14
Vétérinaires
4
Agriculteurs
2


Gilbert DENELE

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DE LA MÉLANCHOLIE

C’est en décembre 2005, au Grand Palais, que les Amis du Musée ont visité l’exposition « Mélancolie, génie et folie en Occident ». Il peut être intéressant de revenir sur plusieurs œuvres qui, présentées en cette occasion, nous permettent, si nous les mettons en relation, d’approfondir le thème.

DÜRER ou le savoir mélancolique

durer

La gravure, intitulée Melencolia I, que Dürer (1471- 1528) a conçue en 1514, tient une place primordiale dans l’iconographie de la mélancolie. Cette importance est due au fait que, tout en assumant l’héritage antique, Dürer représente la conception nouvelle apparue à la Renaissance.
Pour la médecine grecque, la mélancolie (de mélas, anos, noir, et, kholè, bile) est, avec le sang, la bile jaune et la lymphe, l’une des quatre humeurs qui se mélangent dans le corps pour constituer le tempérament. Liée à l’élément terre, elle était supposée sèche et froide et on l’associait à l’automne, au soir et à l’âge de la soixantaine. Et de fait, la chauve-souris, qui, dans la gravure de Dürer, exhibe le titre de l’œuvre sur un phylactère, prend son envolle soir. De même, la silhouette massive de la figure allégorique de la mélancolie, lourdement assise sur une marche, atteste ses liens terrestres. Par ailleurs, le tempérament mélancolique était considéré comme le plus haïssable : triste et apathique, endormi, avare et paresseux, son portrait psychologique était franchement négatif.

Aussi Dürer est-il fidèle à cette vision quand il donne à sa figure la position de la tristesse que l’on peut déjà voir sur les amphores grecques et qui va perdurer jusqu’au Penseur de Rodin. La tête lourde, écrasée sur le poing fermé, le coude appuyé sur le genou, toute la composition manifeste bien cette humeur chagrine qui conduit à l’inertie. Les yeux égarés dans le lointain n’observent rien de précis dans leur environnement. La bourse, au bas de la robe, indique l’avarice, et le négligé de la longue tunique, salie et froissée, signale l’insociabilité du personnage. Enfin, et c’est important, la main droite, qui tient le compas, s’est immobilisée en se posant sur le livre. Si l’on ajoute à cela les outils - inutiles – qui jonchent le sol dans le plus grand désordre et l’accablement du chien, famélique et avachi, qui regarde fixement par terre, l’on voit que c’est un climat de léthargie et de paresse qui baigne la scène. La paresse, ici, est la Paresse du cœur, dont le Moyen Àge, en l’appelant acedia, avait fait un péché capital. C’est un péché car cette indifférence et cet ennui, qui conduisent à se désintéresser de toute chose dans le monde, sont une injure à la création divine. La paresse, au sens ordinaire, n’en est qu’une conséquence.

Cependant, Dürer va dépasser cette représentation ancienne en l’intégrant aux idées nouvelles. Les philosophes de la Renaissance, tel Marsile Ficin (1433-1499), avaient placé la mélancolie sous le signe de Saturne, et ainsi l’avaient associée à la géométrie qui était aussi sous la protection du dieu et de la planète. Elle n’était plus seulement une humeur néfaste, elle s’intellectualisait et pouvait toucher la pensée et la raison. C’est de cette transformation que témoigne la gravure. La géométrie, en tant qu’art ou science de la mesure, y est massivement présente, dans sa dimension théorique et pratique. En haut et à droite, sur le bâtiment, l’on voit les instruments de mesure de la connaissance théorique : la balance, pour peser, le sablier, pour mesurer le temps et un carré magique, dit de Jupiter (la somme des chiffres dans les lignes et dans les colonnes est toujours égale à 34), pour calculer.

Dürer fait, ici, sciemment écho aux paroles de l’Ecriture : il est dit dans La Sagesse de Salomon, XI, 21, que « Dieu a tout ordonné selon la mesure, le nombre et le poids ». Le compas, le livre et l’encrier, mais aussi, la sphère et le polyèdre, sont propres à la géométrie pure. Quant aux outils de maçonnerie et de menuiserie éparpillés sur le sol, c’est-à-dire, successivement, le marteau, le gabarit à moulures, le rabot, la scie et les clous, ils nous rappellent que la géométrie est également présente dans les arts appliqués. On peut supposer que les deux phénomènes cosmiques, à l’horizon, l’arc-en-ciel et la comète, indiquent que l’astronomie utilise la géométrie, surtout si l’on considère l’extraordinaire concentration de lignes, toutes convergentes vers un point de fuite unique, pour rendre le rayonnement de la comète. Dürer n’oublie donc rien, mais s’il décrit la géométrie dans tous ses états, il la présente comme à l’arrêt, inactive. Il faut revenir à la figure principale, à cette Mélancolie géométrisée ou à cette Géométrie mélancolique, avec sa main abandonnée qui n’écrit plus. Elle paraît avoir suspendu toute pensée et toute activité, comme saisie du sentiment de leur vanité. Son savoir, borné aux choses terrestres, ne peut la satisfaire pleinement. Sa raison aspire à la connaissance d’un au-delà ; elle pressent, sans pouvoir l’aborder, une autre réalité, fondatrice de celle-ci. Son regard porte au-delà des limites de la réalité terrestre, mais ce qu’il rencontre, c’est le vide, et c’est une souffrance. Remarquons, à ce sujet, qu’il est rare que, dans un tableau, un personnage « regarde », comme c’est le cas ici, au-delà des limites de la réalité définie par le cadre ; c’est que, pour lui, il n’y a de réalité que la réalité du tableau. L’échelle, en souffrance sur l’édifice, s’interrompt ou se brise : l’ascension vers le ciel ne peut avoir lieu. Enfin, en évitant de surinterpréter, on ne peut pas ne pas remarquer que les ailes de la Mélancolie sont « bloquées », l’une, par le sablier, l’autre, par le carré magique. Tout se passe comme si la seule pratique de l’art de la mesure empêchait l’esprit de prendre son envol.
Ainsi, les esprits géomètres sont-ils mélancoliques. Enfermés dans les limites d’un savoir naturel auquel les condamne la géométrie (étymologiquement, « géométrie » signifie « mesure de la terre »), ils souffrent d’être privés de la connaissance d’un Infini qui les hante. Ils ont la nostalgie d’un paradis perdu qu’ils n’ont pas connu et qu’ils ne peuvent pas connaître.

Lucas CRANACH et les cauchemars de la raison

cranach

Dix-huit ans après Dürer, en 1532, Lucas Cranach l’Ancien (1472-1533) peint une Mélancolie que l’on peut voir habituellement au musée Unterlinden à Colmar. Il a rencontré le thème à la fin de sa vie et, de 1528 à 1533, il en donnera quatre versions successives, celle de Colmar étant la deuxième.
La présence de la sphère et du chien indique clairement que Cranach se situe dans la continuité de Dürer et le prolonge. Le tableau paraît se structurer selon trois axes principaux, Ox, Oy et Oz, qui ont été ajoutés à la reproduction, ici, par souci de clarté. L’axe horizontal Oy présente successivement un couple de perdrix, une pièce d’orfèvrerie, une coupe de fruits et des enfants. On peut y voir le programme de la vie « ordinaire » : se marier, gagner sa vie, assurer le gîte et le couvert, avoir des enfants. La diagonale descendante Ox, qui passe par la sphère et conduit au chien, représenterait une autre voie, celle de l’étude, de la recherche mathématique et scientifique, celle que Dürer a explorée dans sa gravure. Face à ces deux options, il semble que la figure allégorique de la Mélancolie ait fait son choix. La baguette, qu’elle taille, le désigne sans ambiguïté. Ce geste de tailler, susceptible de plusieurs sens, aurait la signification d’un affinement, d’une ascèse de l’esprit qui se voue à la connaissance.

L’essentiel, cependant, est ailleurs. La diagonale montante Oz pointe une scène bien étrange : dans un nuage irréel, des sorcières et des démons chevauchent des animaux fabuleux, dans une sorte de sarabande. L’étrangeté de la scène provient également du fait qu’elle se situe dans une ouverture dont il nous est presque impossible de décider de la réalité. S’agit-il d’une baie ouverte sur l’extérieur ou d’un tableau accroché à l’intérieur, et, dans ce cas, d’un tableau dans le tableau ? D’autant plus que nous ne pouvons décider si le putto, qui se balance, est à l’extérieur ou à l’intérieur de la pièce. Où sont suspendues les cordes de sa balançoire ? À l’intérieur, si l’on examine les enfants, sur la gauche, qui, soit viennent de pousser la balançoire, soit s’apprêtent à la recevoir. Mais la position de trois quarts du putto et sa situation dans le plan de l’ouverture rendent invraisemblable cette hypothèse. Il est donc impossible d’articuler les deux espaces et l’on pense à certaines compositions de Magritte, comme La Condition humaine, où un tableau se superpose à l’espace de la réalité qu’il représente, confondant, ainsi, l’imaginaire et le réel.

Il faut convenir que cet espace de l’ouverture est un espace imaginaire, une « Autre Scène », comme Freud a appelé l’inconscient. D’ailleurs, la base de l’ouverture, au coin droit, est au niveau exact du visage de la Mélancolie, comme si toute la scène était une émanation de son esprit.

Une comparaison éclairera définitivement le sens de la gravure. L’estampe de Goya (1746-1828), Le Sommeil de la raison enfante des monstres, montre une nuée de monstres ailés derrière un homme endormi, la tête dans les bras, affalé sur son bureau. Le message est clair, c’est celui de l’Europe des Lumières : seule une raison en éveil peut nous préserver des préjugés et des fausses croyances.

goya

Dans le tableau de Cranach, la Raison n’est pas endormie mais partiellement aveugle, et cet aveuglement enfante, aussi, des monstres. De ce point de vue, la position médiane du putto, entre le nuage et la tête de la Mélancolie, est troublante : il est comme un intermédiaire ou un médium qui véhiculerait les pensées irrationnelles dont la mélancolie est le siège. En admettant que Cranach prolonge Dürer, on voit que le vide, sur lequel débouchait la raison géométrique, est, ici, un chaos d’idées folles et d’absurdités. C’est l’envers d’une raison trop positive qui veut s’en tenir à la connaissance des choses terrestres. L’ignorance de ce qui est au-delà de ses propres limites ne débouche pas sur le vide, pour la raison, mais sur un monde fantastique d’idées inconscientes. Dans ses quatre versions successives du même thème, Cranach n’a cessé de donner de plus en plus d’importance à cette ouverture du fond avec sa sarabande. Dans la dernière, en 1533, l’année de sa mort, elle occupe presque toute la surface du tableau. Dans l’Antiquité, on pensait aussi que la mélancolie pouvait aller jusque la démence lorsque la bile noire était en excès.

L’ensemble du tableau produit une impression de fantastique qui est obtenue par des moyens simples. Tout d’abord, les perspectives outrées du plan de la table et de la lucarne, en haut et à droite, qui créent comme une inquiétude dans l’espace naturel. Ensuite, la découpe très prononcée des objets – la sphère en est le meilleur exemple – qui fait qu’ils ont l’air d’être des collages, chacun affirmant une existence distincte de celle des autres. Enfin, des anomalies qui, alors même qu’elles sont inaperçues, troublent notre perception. Par exemple, en suivant le jeu des ombres, le pied de la table, en A, devrait être recouvert de l’ombre du dessus de la table ; or, il est en pleine lumière. Remarquons que la lumière provient d’une source située face au tableau, légèrement à gauche, et, qu’à l’opposé, aucune luminosité n’émane de l’ouverture du fond, ce qui renforce l’impression d’irréalité de cette dernière. Et, comme pour le confirmer, Cranach a bien marqué la direction de l’ombre des trois enfants sur le rebord de l’ouverture.

chirico

C’est en usant de procédés semblables, qu’un peintre moderne du fantastique, Giorgio De Chirico (1888-1978) a traité de la mélancolie. Chez lui aussi, les perspectives sont outrées comme pour déstructurer l’espace naturel et suggérer une autre réalité derrière celle-ci. Les arcades s’élèvent démesurément, créant une tension vaine vers le haut, un appel silencieux qui reste sans réponse. Les ombres, souvent, sont sans objet, comme si elles avaient autant de réalité que leur objet et pouvaient se montrer sans lui, ou comme si leur objet n’avait pas plus de réalité qu’elle. Plus encore, certains personnages, comme la petite fille au cerceau, dans Mystère et Mélancolie d’une rue (1914), sont traités de la même manière que leur ombre ; la confusion entre le réel et l’imaginaire, entre l’apparence et l’être, est alors complète. Ce « discours sur le peu de réalité », De Chirico l’a appelé, « peinture métaphysique ». La mélancolie devient ce sentiment moderne de la perte de la réalité. Tout, dans le monde, est devenu inconsistant pour le mélancolique : rien ne tient, rien ne le retient et il ne tient plus à rien.

Un peu plus tard, en 1938 exactement, Sartre publie son premier roman, La Nausée. On sait qu’il voulait l’intituler « Melancholia », par admiration pour la gravure de Dürer, et que c’est Gallimard, son éditeur, qui l’en dissuada pour des raisons commerciales. Et, en effet, c’est ce même sentiment d’inconsistance et de perte, face au réel, que Roquentin, son héros, va exprimer.

Alain DECAIX

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LES GRANDES INVASIONS

2006 : le Seizième Centenaire des Grandes Invasions qui vont plonger le monde occidental dans le Moyen Âge pour plusieurs siècles. Le monde romain a déjà subi dans la seconde moitié du 3ème siècle des troubles graves qui ont provoqué de grosses destructions : les villes se sont ratatinées derrière des remparts et la plupart des villas rurales ont disparu, mais Rome entrée dans le Bas Empire se maintiendra encore jusqu’en 476.

Un peuple nomade fixé au sud de la Sibérie, les Huns, pillards féroces et destructeurs, se met en marche vers l’ouest à la fin du 4ème siècle et va jouer un rôle décisif dans le déclenchement des grandes invasions. La crainte qu’ils inspirent fait fuir les populations devant eux. Les premiers touchés, les Alains, des Iraniens, sont battus et les précèdent dans leur fuite. En Europe deux peuples germaniques, les Suèves et les Vandales, prennent le même chemin. Et le 31 décembre 406, tous arrivent devant le Rhin gelé et le franchissent. Les barbares (étrangers au sens latin du mot) envahissent la Gaule et la pillent pendant deux ans. Ils finissent leur périple dans la péninsule ibérique.

Presque aussitôt après, en 410-412, un autre peuple germanique, les Wisigoths, traverse aussi la Gaule et se fixe aussi en Espagne. Ils occupent d’abord la Catalogne, qui leur doit son nom : Gothalonia, pays des GOTHS, devenue Catalienia. Ils luttent contre les premiers envahisseurs, battent les Alains, contraignent les Vandales, fixés en Andalousie (Vandalousia), à gagner l’Afrique du Nord, (Est de l’Algérie et Tunisie), sans doute appelés par le gouverneur révolté d’Afrique du Nord. De là, ils conquièrent Sardaigne, Corse, provisoirement la Sicile et pillent Rome. Les Suèves ne seront battus qu’en 586. Le royaume wisigoth d’Espagne ne s’effondrera qu’en 711 lors de la conquête musulmane.

Auparavant, les Wisigoths avaient obtenu de Rome, en 418, d’occuper l’Aquitaine, entre Loire et Pyrénées et y avaient établi un royaume avec Toulouse pour capitale. Ils s’étaient emparés de la Septimania (Languedoc-Roussillon).

Les Huns pénètrent en Gaule au milieu du 5ème siècle, pillent Orléans et se font rejoindre près de Troyes, aux Champs Catalauniques, par une armée commandée par le général romain Actius, comprenant de nombreux barbares, Francs, Burgondes et surtout Wisigoths, qui remporte la victoire en 451. Si les Huns ne sont pas complètement écrasés, ils quittent la Gaule, pillent le nord de l’Italie et se fixent dans la plaine du Danube jusqu’à la mort de leur chef Attila en 453 et leur disparition progressive.

Les Burgondes, autre peuple germanique, battus par les Huns en 437, sont fixés par les Romains en Savoie et en Suisse du sud. Après la disparition d’Attila, ils occupent les vallées du Rhône et de la Saône et même au delà, fondant le royaume de Burgondie dont Lyon et Vienne sont les villes principales.

Les Alamans, sur le Rhin, poussent jusqu'au plateau de Langres et en Alsace.

Après tous ces peuples germaniques qui ont envahi et occupé en partie la Gaule, il en reste un qui va réussir sa conquête définitive et lui donner son nom, les Francs.
Partis de l’embouchure du Rhin, ils dominent au cours du 5ème siècle les Pays-Bas, la Belgique et s’étendent jusqu’à Cambrai. Clovis, fils de Childeric, naît en 466. Il fédère des chefs de tribus franques et se met en campagne. Il bat Syagrius, un général romain, en 486 à Soissons. En 496 il remporte la victoire à Tolbiac contre les Alamans. On lui prête au cours du combat la prière faite au dieu de Clotilde et la promesse de se convertir au catholicisme s’il remporte la victoire. Il se fait baptiser avec de nombreux guerriers en 498. Tient-il là la promesse de Tolbiac ou s’agit-il d’un calcul politique ? Les seules autorités spirituelles qui restent en Gaule sont les évêques et Clovis a sans doute désiré leur appui. De leur côté les évêques ont pu voir en Clovis l’homme capable de réunifier la Gaule. La prière de Tolbiac et l’histoire du vase de Soissons ont pu être des instruments de propagande de la hiérarchie catholique.

En 607 enfin Clovis bat les Wisigoths à Vouillé près de Poitiers. Il meurt en 511. Le royaume franc comprend alors la Gaule sans la Burgondie et la Provence.

Selon la coutume franque, à la mort de Clovis, ses quatre fils Thierry, Childebert, Clodomir et Clotaire se partagent le royaume. Ils battent les Thuringiens, et s’attaquent à la Burgondie, ménagée par Clovis. Clodomir y trouve la mort (524) et ses frères s’emparent du royaume burgonde et de la Septimanie en 534.

Détail qui illustre les mœurs du temps : après la mort de Clodomir, ses enfants sont recueillis par leur grand-mère Clotilde. Childebert et Clotaire, oncles des enfants, les demandent à Clotilde pour les éduquer. Aussitôt en leur possession, ils les massacrent.

La Gaule est alors entièrement franque, sauf l’Armorique à semi-indépendante que les Bretons, chassés par les Anglo-Saxons ont colonisé de 450 à 600, en lui donnant leur nom.

Après la conquête de l’Espagne par les musulmans (711) ceux-ci s’emparent de la Septimanie, dévastent Bordeaux et leMmidi. En 732, ils remontent le long du Rhône, pillent Saint-Hilaire de Poitiers et sont rejoints près de la ville par Charles, maire du palais franc, et par Eudes, prince des Aquitains, qui les battent. Cette victoire vaudra à Charles le surnom de Martel (marteau) pour le comparer aux Maccabées de la Bible. Son fils, Pépin le Bref, finira de récupérer la Provence.

Si aux 9ème et 10ème siècles, la France subit encore les raids dévastateurs des Normands et des Hongrois, le royaume carolingien marquera le début d’une renaissance économique et culturelle

Albert BOURGEOIS

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